À première vue, ce ne sont que de petites terrasses planes au milieu d’un terrain en pente. Pourtant, certaines racontent une partie entière de l’histoire rurale de l’Extrême‑Sud de la Corse. Ce sont les anciennes charbonnières, ou carbunari.
À mesure que le maquis s’ouvre au Domaine Saint Ange – A Sapara di u Banditu, ces traces anciennes prennent un nouveau sens : elles rappellent qu’avant de devenir des espaces fermés par la végétation, les massifs autour de Porto‑Vecchio, Sainte‑Lucie, Pinarellu et Saint‑Cyprien étaient des territoires parcourus, exploités et travaillés.
Une charbonnière n’était généralement pas un bâtiment. Le charbonnier commençait par créer une plateforme horizontale, souvent directement dans le relief. Le bois était ensuite soigneusement empilé pour former une meule. L’ensemble était couvert afin de limiter l’arrivée d’oxygène puis mis en combustion.
L’objectif n’était surtout pas de faire brûler le bois comme dans un feu classique. Il fallait au contraire provoquer une carbonisation lente, entretenue et surveillée pendant plusieurs jours. Trop d’air : le bois brûlait. Pas assez : la carbonisation s’interrompait. Derrière une technique apparemment simple se cachait donc un véritable savoir‑faire.
À quelques kilomètres du Domaine, la vallée du Cavu en conserve une remarquable concentration. L’Office de tourisme de Porto‑Vecchio décrit aujourd’hui U Chjassu di i Carbunari, tracé sur le versant du Pargulu, comme un secteur ayant connu une intense activité de charbonnage et d’élevage. Des dizaines de charbonnières sont encore visibles le long du parcours.
Cette concentration montre à quel point l’activité dépassait la simple production domestique occasionnelle. Le maquis était aussi un lieu de travail.
Un dépouillement publié du recensement porto‑vecchiais de 1926 fait apparaître de nombreux habitants ayant déclaré charbonnier comme profession. Le document mentionne notamment Félix Andreani, présenté comme employant 42 ouvriers italiens.
Cette donnée donne une autre dimension à ces petites plateformes aujourd’hui envahies par la végétation. Elles appartenaient à une économie organisée autour du bois.
Le massif de Ghjuncajola, à Santa Giulia, conserve lui aussi plusieurs charbonnières. Le Conservatoire du littoral rappelle que la production de charbon de bois s’est maintenue en Corse jusqu’au milieu du XXᵉ siècle et que le combustible pouvait ensuite être exporté par bateau vers les grands ports méditerranéens.
Une petite plateforme au milieu du maquis pouvait donc être le premier maillon d’une chaîne économique reliant la forêt corse à la Méditerranée.
Ces vestiges rappellent également que le maquis que nous connaissons aujourd’hui n’a pas toujours eu cette physionomie. Agriculture. Pâturage. Liège. Bois. Charbon. Circulation des hommes et des animaux. Toutes ces activités entretenaient des espaces plus ouverts.
Lorsque ces usages ont disparu, la végétation a progressivement repris possession des chemins, des terrasses et des anciens lieux de travail.
Au Domaine Saint Ange, ces charbonnières ont vocation à être conservées lorsqu’elles sont identifiées. Elles pourront demain trouver leur place dans le parcours pédagogique du Domaine aux côtés des anciens vergers, des restanques, de la suberaie, de la vigne et des espaces consacrés à la biodiversité.
Car apprendre à lire un paysage, c’est aussi comprendre les traces laissées par ceux qui y ont travaillé avant nous. Une petite terrasse dans le maquis peut paraître insignifiante. Jusqu’au moment où l’on comprend qu’elle fut autrefois un atelier, un métier et le point de départ d’un commerce méditerranéen.
Domaine Saint Ange — A Sapara di u Banditu
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