Au Domaine Saint Ange – A Sapara di u Banditu, nous avons choisi de prendre le temps. Plutôt que de chercher à obtenir du raisin le plus rapidement possible après la plantation, nous avons décidé de commencer par ce que l’on ne voit pas : les racines.
Les premières plantations du Domaine seront ainsi réalisées à partir de porte‑greffes R110 longs d’environ 60 cm, plantés seuls dans le sol. Ils auront ensuite près de deux années pour s’installer et développer leur système racinaire avant que les cépages ne soient greffés directement sur place. Ce choix retardera nécessairement les premières récoltes.
Nous l’acceptons volontairement, avec une idée simple : prendre davantage de temps au départ pour essayer de construire un vignoble plus profondément enraciné, plus résilient et capable de vieillir plus longtemps. Il ne s’agit ni d’une certitude ni d’une recette miracle. C’est un choix agronomique que nous avons voulu cohérent avec nos sols, notre climat et la manière dont nous imaginons le Domaine dans plusieurs décennies.
Depuis la crise du phylloxéra, la viticulture européenne repose très largement sur l’association d’un porte‑greffe résistant d’origine américaine et d’un cépage de Vitis vinifera. Aujourd’hui, la très grande majorité des nouvelles plantations sont réalisées avec des plants greffés‑soudés préparés en pépinière : le porte‑greffe et le cépage sont assemblés avant leur arrivée dans la parcelle.
Cette méthode permet notamment aux pépiniéristes de produire des plants homogènes, avec de très bons taux de reprise, et aux viticulteurs de construire rapidement leurs jeunes vignes. Notre démarche ne consiste donc certainement pas à expliquer que le plant greffé‑soudé serait une mauvaise solution.
Elle part simplement d’une autre question : lorsque l’on crée un vignoble presque entièrement à partir de zéro et que l’on accepte de ne pas rechercher une production immédiate, peut‑on consacrer davantage de temps à la construction du système racinaire avant d’installer le cépage ? C’est cette piste que nous avons choisi d’explorer.
Le greffage en place n’est pas une invention récente. L’Institut Français de la Vigne et du Vin indique notamment que certaines techniques, comme le Chip‑Bud, peuvent être pratiquées sur des porte‑greffes vigoureux âgés d’un ou deux ans. Des professionnels du greffage utilisent également la plantation préalable de porte‑greffes, parfois appelés « racinés », avant de réaliser le greffage dans la parcelle. Nous souhaitons appliquer cette logique dès la création du vignoble.
Pendant les premières années, le porte‑greffe n’aura pas à alimenter une production de raisins ni à construire immédiatement toute la partie aérienne du futur cep. Notre priorité sera son installation : permettre aux racines d’explorer progressivement le profil du sol, de constituer leurs réserves et de trouver leur place avant que le cépage ne soit greffé.
Puis viendra le temps du greffage en place : Vermentinu, Niellucciu, Sciaccarellu et autres cépages corses seront greffés directement sur ces porte‑greffes déjà installés et enracinés depuis près de deux ans. Commencera alors la construction progressive du futur cep. Notre raisonnement pourrait finalement se résumer assez simplement : d’abord les fondations, ensuite la maison.
Le choix du 110 Richter, ou R110, n’est pas lié à une préférence théorique. Il résulte d’abord des conditions du Domaine. Nous travaillons dans un contexte méditerranéen caractérisé par des étés chauds, des périodes longues sans précipitations et des sols majoritairement filtrants.
Le R110 est un porte‑greffe reconnu pour sa vigueur et sa bonne adaptation à la sécheresse. PlantGrape le décrit notamment comme particulièrement intéressant dans les sols secs, maigres et caillouteux lorsqu’ils ne présentent pas une teneur excessive en calcaire. Les références disponibles indiquent également une bonne affinité avec le Vermentino. Des travaux menés sur le comportement hydraulique des porte‑greffes confirment par ailleurs l’intérêt du R110 dans les situations de déficit hydrique.
Cela ne signifie évidemment pas qu’un R110 rendrait une vigne indépendante de l’eau. Mais parmi les différents paramètres que nous pouvons maîtriser au moment de créer le vignoble, le choix du porte‑greffe constitue l’un des premiers outils d’adaptation au milieu.
Avant de décider comment planter, nous avons voulu commencer par comprendre le terrain. Les analyses réalisées sur plusieurs secteurs du Domaine montrent des sols largement dominés par les fractions sableuses.
Sur un premier secteur (partie haute), les analyses font apparaître environ 75 % de sables, pour une dizaine de pour cent seulement d’argile. La matière organique atteint 3,7 %, avec un rapport C/N relativement élevé de 15,6. La réserve facilement utilisable en eau y est estimée à environ 55 mm.
Un deuxième secteur (partie intermédiaire) présente environ 64 % de sables, 8,7 % d’argile et 3 % de matière organique, avec là encore une réserve facilement utilisable estimée à 55 mm.
Le troisième échantillon (partie basse ‑ littorale) confirme la tendance : 54 % de sable grossier et 14,7 % de sable fin, pour 11,1 % d’argile, 2,33 % de matière organique et une CEC de 7,27 meq/100 g.
Ces chiffres ne racontent évidemment pas à eux seuls toute la complexité d’un sol. Mais ils donnent une indication importante : nous sommes en présence de terrains relativement filtrants, dans un climat méditerranéen où plusieurs mois peuvent être très secs.
Dès lors, notre réflexion ne peut pas se limiter à la question : « Comment apporter de l’eau à la vigne ? » Elle doit aussi poser celle‑ci : « Comment aider la vigne à explorer le plus grand volume de sol possible pour mobiliser elle‑même les ressources qui s’y trouvent ? »
La longueur du porte‑greffe fait partie de notre réflexion, mais nous voulons rester prudents sur ce point. Un porte‑greffe de 60 cm ne produit pas automatiquement un système racinaire profond. L’enracinement dépend de nombreux facteurs : la structure du sol, sa porosité, sa profondeur, les éventuelles zones compactées, l’oxygénation, la manière dont l’eau est apportée, la concurrence végétale ou encore la conduite des premières années. La longueur du matériel végétal n’est donc qu’un élément parmi d’autres.
Notre stratégie repose précisément sur la combinaison de plusieurs leviers : un porte‑greffe R110 adapté au contexte, un matériel végétal long, une implantation profonde lorsque le profil du sol le permet, une préparation soigneuse des terrains, près de deux années d’installation avant greffage et une irrigation de soutien conduite avec mesure. Ce n’est pas un seul de ces éléments qui fera la différence. C’est leur cohérence.
Le calendrier du vignoble sera donc volontairement inhabituel.
Première étape : planter le porte‑greffe. Pendant près de deux ans, nous accompagnerons son implantation et la construction du système racinaire.
Deuxième étape : greffer le cépage directement sur place. Les futurs cépages endémiques seront alors installés sur des sujets déjà enracinés dans leur sol définitif.
Troisième étape : construire progressivement le cep et sa charpente. Cette méthode reporte nécessairement les premières véritables vendanges.
Dans une logique économique classique, ce retard peut évidemment apparaître comme un inconvénient. À l’échelle d’un vignoble que nous espérons transmettre, nous avons choisi de le considérer autrement : quelques années représentent finalement peu de choses si elles peuvent contribuer à construire des vignes capables de rester en place pendant plusieurs générations.
Nous ne cherchons pas non plus à opposer vigne enracinée et irrigation.
Une jeune vigne doit être accompagnée. Dans notre climat, notamment pendant les premières années ou lors d’épisodes de sécheresse particulièrement sévères, l’eau peut être indispensable à une installation correcte. Notre objectif n’est donc pas de supprimer artificiellement l’irrigation. Il est de chercher, lorsque la vigne sera adulte, à réduire autant que possible sa dépendance à des apports réguliers.
Cela suppose de travailler simultanément sur le matériel végétal, les systèmes racinaires, la structure et la vie des sols, la couverture végétale et la manière dont l’eau est distribuée. L’irrigation restera ainsi un outil de sécurité et d’accompagnement lorsque les conditions l’exigeront. Pas un substitut à l’enracinement.
Cette attention portée aux racines n’aurait cependant que peu de sens si elle s’arrêtait au niveau du sol. La manière dont le cep sera ensuite construit et taillé fera également partie de la réflexion.
Les travaux développés notamment par Simonit & Sirch ont remis au centre plusieurs principes intéressants : progression raisonnée de la charpente, continuité des flux de sève, limitation des grosses plaies et prise en compte des cônes de dessiccation provoqués par les coupes. Là encore, il ne s’agit pas pour nous de prétendre détenir une méthode universelle. Mais la logique nous paraît cohérente.
Si nous prenons plusieurs années pour installer correctement le système racinaire, nous devons ensuite prendre le même soin à construire la partie aérienne. Les racines, le point de greffe, la charpente et la taille doivent être pensés comme les différentes parties d’une même plante.
Il serait évidemment séduisant d’affirmer que cette méthode permettra de créer des vignes centenaires. Nous n’en savons rien.
La longévité d’un vignoble dépend de tellement de paramètres — maladies, climat, matériel végétal, sols, pratiques culturales, accidents ou évolution du milieu — qu’aucune méthode ne peut garantir aujourd’hui ce qui se passera dans un siècle. Notre ambition est donc plus modeste, mais peut‑être aussi plus importante : ne pas planter en considérant dès le départ qu’une vigne de vingt‑cinq ou trente ans serait une vieille vigne arrivée au terme de son cycle. Nous voulons essayer de lui donner, dès sa naissance, les meilleures conditions possibles pour durer. Si, dans trente ans, ces vignes peuvent encore être considérées comme jeunes, équilibrées, vigoureuses et profondément installées dans leur terroir, nous considérerons déjà que le pari aura été largement gagné.
Créer un vignoble oblige à faire des choix dont on ne connaîtra parfois les conséquences que plusieurs décennies plus tard. Nous avons donc préféré commencer par observer. Observer le sol. Comprendre l’eau. Choisir le porte‑greffe. Réfléchir à l’enracinement. Puis seulement penser au raisin.
Au Domaine Saint Ange – A Sapara di u Banditu, nous acceptons ainsi de retarder les premières vendanges pour essayer de construire quelque chose de plus durable. Planter moins vite. Enraciner davantage. Greffer ensuite. Construire patiemment.
Et essayer de penser la vigne non pas seulement pour la prochaine récolte, mais pour ceux qui la cultiveront après nous.
Domaine Saint Ange — A Sapara di u Banditu
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