Vitiforesterie
Jeunes vignes plantées entre les arbres du maquis, face à la mer

Vitiforesterie : replacer la vigne dans un écosystème vivant

Au Domaine Saint Ange – A Sapara di u Banditu, nous ne partons pas d’une page blanche. Le paysage est déjà là, composé de chênes‑lièges, d’oléastres, d’arbousiers, de figuiers, d’agrumes, de maquis, de restanques, de talwegs et de corridors naturels qui structurent cette terre depuis longtemps. Lorsque nous avons commencé à réfléchir à l’implantation du futur vignoble, une idée s’est progressivement imposée : plutôt que de supprimer ce paysage pour y installer la vigne, essayer de faire entrer la vigne dans le paysage existant.

Cette réflexion a pris une dimension particulière lors d’un stage consacré à la vitiforesterie au Domaine d’Alzipratu, animé par Alain Canet. Nous y avons été sensibilisés à une autre manière de regarder la vigne : non plus seulement comme une culture que l’on implante sur une parcelle, mais comme une plante pouvant retrouver sa place au sein d’un système beaucoup plus vaste, associant arbres, haies, couverts végétaux, auxiliaires, champignons, eau et vie du sol.

La vitiforesterie ne consiste donc pas, pour nous, à planter des arbres partout ou à recréer artificiellement une forêt au milieu des vignes. Elle consiste d’abord à comprendre ce qui existe déjà, ce qui mérite d’être conservé, ce qui peut être ajouté et quelle fonction chaque élément peut remplir.

Chênes-lièges au tronc démasclé dans la suberaie

La vigne est d’abord une liane

On l’oublie facilement lorsque l’on regarde un vignoble parfaitement palissé, mais la vigne est une liane. Dans la nature, elle utilise les autres végétaux comme supports pour s’élever vers la lumière grâce à ses vrilles. Pendant une très grande partie de son évolution, la vigne n’a donc pas vécu seule au milieu d’un sol nu : elle a évolué au contact d’arbres, d’arbustes et de toute une végétation environnante.

Cela ne signifie pas que nous allons laisser les futures vignes grimper librement dans les chênes‑lièges. Une vigne cultivée doit pouvoir être taillée, observée et vendangée. Mais cette réalité biologique conduit à poser une question intéressante : la vigne doit‑elle nécessairement être isolée de tout autre végétal pour bien fonctionner ?

Nous souhaitons au contraire conserver une certaine diversité autour d’elle. De vieux oléastres, arbousiers ou chênes‑lièges pourront rester à l’intérieur ou en bordure des parcelles lorsque leur emplacement le permet. Des figuiers, oliviers, lauriers, rosiers et autres végétaux compagnons pourront ponctuellement accompagner les rangs. Tous n’auront pas la même fonction : fruits, fleurs, biomasse, ombrage, abris pour les auxiliaires, diversité racinaire ou ressources alimentaires. L’objectif n’est pas d’attribuer une vertu miraculeuse à chaque plante. C’est la complémentarité des fonctions qui nous intéresse.

Conserver avant de planter

Avant de réfléchir aux arbres que nous pourrions ajouter, notre première démarche consiste à préserver autant que possible ceux qui sont déjà installés. Un vieux chêne‑liège, un oléastre ou un arbousier présent depuis plusieurs décennies n’est pas simplement un obstacle au passage d’un engin. Il possède déjà un système racinaire développé, alimente le sol en matière organique, héberge sa propre rhizosphère, procure de l’ombre et offre des habitats qu’un jeune arbre mettra des décennies à reconstituer.

Lorsque leur présence est compatible avec la future culture, nous préférons donc essayer de construire la vigne autour d’eux plutôt que de les supprimer systématiquement. Cela impliquera parfois de décaler un rang, de lui faire suivre une courbe ou de créer une respiration autour d’un arbre ancien. Le dessin sera certainement moins parfaitement géométrique. Mais le vivant l’est rarement.

Chênes-lièges ombrageant une prairie

L’ombre des arbres : protéger sans priver de lumière

Dans un climat méditerranéen, l’arbre possède une fonction essentielle : son ombre. En plein été, une vigne exposée pendant des heures au rayonnement direct et une vigne bénéficiant temporairement de l’ombre d’un houppier ne connaissent pas exactement le même microclimat.

Une ombre bien positionnée peut contribuer à limiter certains pics de température au niveau du feuillage, des grappes et du sol, tout en réduisant une partie des pertes d’eau. La recherche en vitiforesterie s’intéresse précisément à ces interactions entre ombrage, température, humidité, photosynthèse et consommation d’eau. L’enjeu devient particulièrement intéressant face à des épisodes de chaleur plus intenses.

Mais davantage d’ombre ne signifie évidemment pas automatiquement une meilleure vigne. La vigne a besoin de lumière. Un houppier trop dense ou mal placé peut devenir pénalisant et un arbre trop proche peut entrer en concurrence avec elle pour l’eau. Notre réflexion est donc plutôt celle d’un parasol ponctuel que d’un toit permanent : conserver ou placer les arbres de manière à obtenir une protection aux moments les plus chauds sans enfermer durablement les rangs dans l’ombre.

Récolte de plaques de liège sous les chênes-lièges

Chênes‑lièges, chênes verts et vigne : une cohabitation que nous voulons observer avec prudence

C’est probablement l’un des points sur lesquels nous souhaitons rester les plus modérés. Nous voulons conserver les beaux chênes‑lièges et chênes verts du Domaine, mais nous ne savons pas encore exactement jusqu’où leur proximité avec la vigne sera bénéfique. Un grand chêne méditerranéen peut apporter beaucoup : de l’ombre, une protection contre le vent, de la matière organique, des habitats, une grande diversité microbienne et un système racinaire capable d’explorer différents horizons du sol.

Mais l’agroforesterie repose précisément sur un équilibre entre facilitation et compétition. Un arbre et une culture peuvent aussi se concurrencer pour l’eau, les nutriments et la lumière. INRAE rappelle d’ailleurs que ces phénomènes de concurrence sont l’une des questions centrales de la conception des systèmes agroforestiers. La question est particulièrement importante sous notre climat. Un chêne‑liège adulte peut développer un système racinaire complexe, associant des racines superficielles et des structures capables d’aller chercher de l’eau plus profondément. Cette architecture participe à sa remarquable adaptation aux sécheresses méditerranéennes, mais signifie aussi que l’arbre et la vigne peuvent se retrouver à exploiter certaines ressources communes, notamment lorsque les horizons superficiels commencent à sécher.

Cela peut fonctionner dans les deux sens. À certains moments, l’arbre peut améliorer le microclimat de la vigne grâce à son ombre et à son effet brise‑vent ; à d’autres, notamment au cours d’une sécheresse prolongée, la compétition pour l’eau peut devenir plus importante. Les interactions peuvent même évoluer au cours de la saison. C’est précisément pourquoi nous ne voulons pas établir aujourd’hui une règle théorique valable pour chaque arbre du Domaine.

Notre méthode sera donc d’observer avant de décider. Autour des grands sujets existants, les rangs de vigne seront adaptés pour laisser de l’espace aux arbres plutôt que de chercher à planter jusqu’au pied des troncs. Nous préférerons perdre ponctuellement quelques ceps plutôt que d’endommager un arbre ancien pour gagner quelques mètres de plantation.

Cette protection concernera surtout ce que l’on ne voit pas : les racines. La préparation des sols, les passages d’engins, le sous‑solage ou l’ouverture de tranchées pour les réseaux peuvent sectionner des racines importantes. Or, dans les systèmes méditerranéens à chênes, la conservation de l’intégrité du système racinaire fait partie des recommandations essentielles pour préserver l’accès de l’arbre à l’eau et aux nutriments. Nous chercherons donc, autour des arbres remarquables, à limiter les travaux profonds, les décaissements et les passages répétés d’engins lourds. La zone de protection ne sera pas déterminée arbitrairement par une distance identique autour de chaque tronc : elle devra tenir compte de la taille de l’arbre, de son houppier, du terrain et de la disposition des racines visibles. Lorsque cela sera nécessaire, le tracé d’un rang pourra simplement s’écarter. Nous éviterons également les tailles brutales destinées à « faire rentrer » un arbre dans le dessin du vignoble. Si un houppier devient trop important, l’objectif sera plutôt de l’accompagner progressivement, en privilégiant des interventions mesurées.

Enfin, nous observerons le comportement des premières vignes implantées à proximité : croissance, vigueur, état hydrique, développement du feuillage et comportement pendant les périodes sèches. Si la concurrence se révèle trop forte, nous ne chercherons pas à la nier. Nous élargirons l’espace laissé autour du chêne ou renoncerons simplement à quelques pieds de vigne.

La même attention devra être portée aux arbres eux‑mêmes. Des travaux récents menés sur des peuplements de chênes‑lièges méditerranéens rappellent que la combinaison sécheresse‑compétition peut également mettre les arbres sous forte contrainte. Ces résultats ne décrivent pas directement notre vignoble, mais ils nous rappellent utilement qu’un arbre méditerranéen résistant à la sécheresse n’est pas pour autant indestructible. Préserver un vieux chêne ne signifie donc pas simplement laisser son tronc debout au milieu d’une vigne. Cela signifie préserver suffisamment de sol, de racines, d’eau et d’espace autour de lui pour qu’il puisse continuer à vivre.

Nous ne savons pas encore quelle sera la distance idéale entre chaque chêne et les ceps voisins. Elle sera probablement différente selon les secteurs et les arbres. Nous préférons le reconnaître aujourd’hui et apprendre du terrain plutôt que d’affirmer une règle qui n’existe pas. C’est peut‑être cela, au fond, la partie la plus intéressante de notre démarche : la vitiforesterie ne sera pas dessinée une fois pour toutes sur un plan. Elle se construira aussi à partir de ce que les arbres et les vignes nous apprendront en grandissant ensemble.

Maquis et littoral de l’Extrême-Sud de la Corse vus du ciel

Les arbres et les haies comme protection contre le vent

Le rôle de l’arbre ne s’arrête pas à l’ombre. Dans les secteurs exposés, le vent est lui aussi un facteur agronomique important. Il accélère le dessèchement des sols et l’évapotranspiration des plantes et, lorsqu’il devient fort, peut également provoquer des dégâts mécaniques : feuilles déchirées, rameaux cassés ou jeunes souches déformées.

Une haie ou une ligne d’arbres bien conçue peut alors agir comme un brise‑vent perméable. Il ne s’agit pas de construire un mur végétal totalement opaque qui provoquerait des turbulences importantes derrière lui, mais de ralentir progressivement la masse d’air. Chênes‑lièges conservés, oléastres, arbousiers, arbres fruitiers, haies arbustives et végétation du maquis peuvent ainsi participer, selon leur implantation, à créer des secteurs plus protégés.

Cette réduction du vent agit également sur l’eau. INRAE souligne que l’introduction d’arbres en agriculture peut modifier le microclimat en apportant simultanément ombrage et protection contre le vent, ce qui contribue à limiter certaines pertes d’eau par évaporation. Là encore, tout est question d’équilibre. La circulation de l’air reste indispensable dans un vignoble, notamment pour favoriser le séchage du feuillage. Notre objectif n’est donc pas de supprimer le vent, mais d’en atténuer les excès tout en maintenant une parcelle suffisamment aérée.

Trognes, haies et lisières : des infrastructures vivantes

Certaines essences pourront être conduites en trogne, c’est‑à‑dire taillées périodiquement à une hauteur déterminée. Cette technique ancienne permet de maîtriser le volume du houppier, de contrôler l’ombrage et de produire régulièrement du bois et de la biomasse. Avec les années, les cavités, fissures, écorces décollées et parties de bois vieillissant deviennent également de véritables microhabitats.

Les haies et les lisières remplissent une fonction comparable à l’échelle du paysage. Une haie diversifiée peut simultanément être brise‑vent, corridor écologique, refuge, site d’hivernation, ressource alimentaire et zone de reproduction pour de nombreuses espèces auxiliaires. Les structures associant strate herbacée, arbustive et arborée sont particulièrement intéressantes pour multiplier les habitats et les ressources au cours de l’année.

Au Domaine, leur fonction sera donc autant de protéger que de relier : maquis conservé, talwegs, chênes‑lièges, oléastres, arbousiers, restanques et futures parcelles de vigne pourront progressivement former une continuité plutôt qu’une succession de milieux totalement séparés.

Abeilles butinant des fleurs d’oranger au Domaine Saint Ange

Les auxiliaires : redonner une place aux équilibres naturels

Cette diversité végétale doit permettre d’accueillir toute une communauté d’auxiliaires du vignoble. Dans les haies, les vieux arbres et les trognes peuvent nicher des oiseaux insectivores. Certaines cavités peuvent servir de refuge aux chauves‑souris. Les strates herbacées et arbustives peuvent accueillir araignées, coccinelles, chrysopes, syrphes, carabes, parasitoïdes et quantité d’autres organismes.

Un oiseau ne remplacera évidemment jamais à lui seul une stratégie de protection du vignoble. Mais lorsqu’il nourrit ses jeunes, il recherche continuellement insectes, chenilles et larves. D’autres prédateurs interviennent simultanément, de jour comme de nuit et à différents niveaux de la chaîne alimentaire. La haie peut également fournir pollen, nectar, baies, proies alternatives et refuges hivernaux lorsque la parcelle cultivée n’offre plus suffisamment de ressources.

L’objectif n’est donc pas de chercher « l’auxiliaire miracle ». Il est de créer suffisamment d’habitats pour qu’une communauté entière d’espèces puisse rester présente autour du vignoble et participer naturellement à son équilibre.

Tortue d’Hermann dans le maquis du Domaine Saint Ange

Des haies aussi pensées pour la Tortue d’Hermann

Cette réflexion prend une importance particulière au Domaine Saint Ange – A Sapara di u Banditu avec la présence potentielle de la Tortue d’Hermann – A cupulatta, espèce protégée emblématique de la Corse. Son habitat naturel n’est pas un milieu uniforme. Le CEN Corse décrit précisément un habitat en mosaïque, mêlant pelouses, maquis, pinèdes et bordures de forêts. Le Plan national d’actions précise également que l’espèce fréquente assidûment les lisières et les interfaces entre les différents milieux. En Corse, elle est notamment présente dans des paysages agricoles composés de prairies, friches, oliveraies et espaces boisés fortement compartimentés par des haies vives et des bosquets.

Cela nous conduit à regarder la haie autrement. Pour une tortue, une haie basse et diversifiée ou une lisière de maquis ne constitue pas seulement une séparation entre deux parcelles. Elle peut offrir de l’ombre, une végétation protectrice, une litière, des racines, des zones de refuge et des continuités permettant de se déplacer d’un habitat à un autre. Ces structures peuvent également offrir des conditions utiles pendant les périodes de repos hivernal. En revanche, il serait inexact de considérer une haie dense comme le lieu privilégié de ponte : la femelle recherche généralement des secteurs plus ouverts et suffisamment exposés.

L’intérêt réside donc dans la complémentarité des milieux : des zones ouvertes et ensoleillées à proximité de secteurs plus couverts permettant de se réfugier, de se déplacer, de s’alimenter ou de passer certaines périodes de repos. C’est précisément cette mosaïque que nous souhaitons conserver : la vigne, des espaces ouverts, des lisières, du maquis clair, des haies et des bosquets reliés entre eux. La biodiversité n’est alors plus confinée à une petite zone laissée « pour la nature ». Elle peut circuler à travers le paysage agricole.

Cette approche implique naturellement une grande vigilance dans la manière d’entretenir ces espaces. Une haie favorable à la faune n’a de sens que si sa gestion évite de devenir elle‑même une source de destruction. En Corse, le CEN rappelle notamment que la douceur des hivers peut entraîner des sorties d’hibernation occasionnelles ou précoces chez les tortues et appelle à la prudence lors des opérations de débroussaillement.

Schéma de l’enracinement de la vigne dans le sol

Sous nos pieds, un second paysage

Mais la partie visible de la vitiforesterie n’est probablement que la moitié de l’histoire. Sous la surface commence un autre paysage : racines de vigne, de chênes‑lièges, d’oléastres, d’arbousiers, de figuiers, de fruitiers, d’arbustes du maquis et de plantes herbacées, auxquelles s’ajoutent champignons, bactéries, microfaune et matière organique en décomposition.

Nous ne souhaitons surtout pas réduire ce fonctionnement souterrain à la seule relation entre le chêne et la vigne. Chaque espèce possède sa propre architecture racinaire, explore le sol différemment et entretient ses propres relations avec les champignons et les micro‑organismes. Les oléastres entretiennent notamment des associations avec des champignons mycorhiziens arbusculaires. L’arbousier possède encore d’autres types d’associations mycorhiziennes. Les chênes‑lièges accueillent quant à eux d’importantes communautés de champignons ectomycorhiziens. La vigne est elle‑même principalement associée aux mycorhizes arbusculaires.

Toutes ces plantes ne sont donc pas reliées par un seul et même champignon. Et c’est justement ce qui rend le système fascinant. Sous une parcelle diversifiée se superposent des systèmes racinaires de profondeurs différentes, des rhizosphères différentes et de multiples communautés fongiques et bactériennes. Il faut moins imaginer un câble unique qu’une multitude de réseaux qui se croisent, se côtoient et influencent ensemble le fonctionnement du sol.

Les mycorhizes : prolonger le territoire des racines

Les champignons mycorhiziens établissent une association avec les racines des plantes. La plante fournit au champignon une partie du carbone issu de sa photosynthèse. En échange, celui‑ci déploie dans le sol des filaments extrêmement fins capables d’explorer des volumes et des micropores difficilement accessibles aux racines seules. Ces réseaux peuvent ainsi participer à l’acquisition de certains éléments minéraux et jouer un rôle dans les relations de la plante avec l’eau.

Il serait trop simple d’écrire que le chêne, l’oléastre ou l’arbousier « donnent de l’eau » à la vigne. La réalité est beaucoup plus complexe. Des systèmes racinaires différents explorent des profondeurs différentes ; l’humidité varie selon les horizons et des phénomènes de redistribution hydrique peuvent apparaître en fonction des espèces et des conditions. Ce qui nous intéresse est donc surtout de créer davantage de racines vivantes, davantage de profondeurs explorées, davantage de porosité et davantage de voies biologiques possibles pour l’eau et les nutriments.

Fleurs sauvages et insecte butineur dans la lumière du soir

Un sol qui intervient aussi dans les défenses de la vigne

Les mycorhizes sont également étudiées pour leur rôle dans la réponse des plantes aux agressions. Chez la vigne, des travaux ont montré que la mycorhization pouvait influencer certains mécanismes de défense face au mildiou. On parle notamment d’amorçage ou de priming : une plante bénéficiant de certaines symbioses peut se trouver dans un état physiologique lui permettant de déclencher plus rapidement certains mécanismes lorsqu’elle rencontre ensuite un pathogène. Des expériences montrent également que, dans certaines conditions, des plantes reliées par un réseau mycorhizien commun peuvent transmettre certains signaux associés à un stress.

Cela ne signifie évidemment pas qu’un arbousier ou un oléastre avertira automatiquement une vigne de l’arrivée du mildiou. Mais cela rappelle une chose essentielle : le sol vivant n’est pas seulement un réservoir d’eau et d’éléments minéraux. C’est également un lieu d’interactions biologiques d’une extraordinaire complexité. Et nous sommes encore loin d’en comprendre tous les mécanismes.

Faire vivre le sol plutôt que simplement l’occuper

Pour que cette vie souterraine puisse exister, il faut lui laisser un habitat. Les arbres et les couverts végétaux maintiennent des racines vivantes dans le sol pendant une grande partie de l’année. Les feuilles tombent. Les racines fines meurent puis se renouvellent. Du carbone est transféré vers la rhizosphère. Champignons, bactéries et animaux du sol transforment ensuite cette matière. Petit à petit, les agrégats se constituent, la porosité évolue et l’eau trouve davantage de chemins pour s’infiltrer.

C’est cette vision qui nous intéresse lorsque nous parlons de sol vivant : non pas un slogan, mais un milieu traversé en permanence par des racines, des champignons, des micro‑organismes, de l’air, de l’eau et du carbone.

Rangs de vigne sur les coteaux au soleil couchant

Dessiner la vigne avec l’arbre, le vent, l’eau et le relief

Toute cette richesse ne doit cependant jamais faire oublier la réalité agronomique. Un oléastre, un chêne‑liège ou un arbousier consomme lui aussi de l’eau. Un arbre trop près d’un cep peut entrer en concurrence avec lui. Une ombre bénéfique à quatorze heures au mois d’août peut devenir excessive à un autre endroit. Une haie utile comme brise‑vent peut devenir problématique si elle empêche totalement la circulation de l’air.

Notre rôle sera donc constamment d’arbitrer. Les courbes de niveau, les restanques, les talwegs, l’orientation du soleil, les vents dominants, les arbres existants et la circulation naturelle de l’eau devront ensemble guider le dessin du vignoble. Certains arbres seront conservés. D’autres seront taillés. Quelques‑uns seront ajoutés. Certaines haies seront renforcées. Et parfois il faudra simplement laisser une zone tranquille. La vitiforesterie n’est pas l’art de mettre le plus d’arbres possible dans une vigne. C’est l’art d’essayer de comprendre lesquels doivent être là, où ils doivent se trouver et quelle fonction ils peuvent remplir.

Multiplier les relations plutôt que chercher une solution unique

Nous ne pensons pas que la vitiforesterie puisse, à elle seule, résoudre les difficultés auxquelles la viticulture méditerranéenne sera confrontée. Ce serait trop simple. Notre démarche consiste plutôt à additionner les leviers : un matériel végétal adapté, un enracinement profond, des sols couverts, une irrigation raisonnée, des arbres, de l’ombre, des brise‑vent, des haies, des auxiliaires, des mycorhizes, des corridors pour la faune, de la matière organique et une observation permanente du terrain.

L’arbre ne supprimera pas la sécheresse. La haie ne supprimera pas tous les ravageurs. La mycorhize ne supprimera pas le mildiou. Et aucun aménagement ne pourra à lui seul préserver toute la biodiversité. Mais chacun de ces éléments peut remplir plusieurs fonctions et, surtout, se combiner avec les autres. C’est cette superposition des fonctions qui nous paraît constituer l’une des clés de la résilience.

Feuillage de vigne à contre-jour au coucher du soleil

Un vignoble vivant, dessus comme dessous

Au Domaine Saint Ange – A Sapara di u Banditu, nous ne voulons donc pas simplement planter des rangées de vigne sur une terre préalablement débarrassée de ce qui l’occupait. Nous voulons essayer de construire progressivement un paysage agricole vivant.

Au‑dessus du sol, il y aura la vigne, les chênes‑lièges, les oléastres, les arbousiers, les figuiers, les pêchers de vigne, les haies, les fleurs, les oiseaux et les insectes. Certains arbres apporteront une ombre ponctuelle. D’autres ralentiront le vent. Les haies accueilleront des auxiliaires et participeront à la continuité des habitats. Les lisières et les secteurs de maquis conservés pourront également offrir des refuges à la Tortue d’Hermann. Sous terre existera un second paysage, invisible : les racines de toutes ces plantes, leurs différentes profondeurs d’exploration, les champignons, les bactéries, les mouvements d’eau, les nutriments et les multiples signaux biologiques.

Nous savons encore peu de choses au regard de l’extraordinaire complexité de ces relations. Mais la vitiforesterie nous a déjà appris quelque chose d’essentiel : ne plus regarder l’arbre, la haie, l’arbuste ou l’herbe uniquement comme ce qui prend la place de la vigne, mais essayer de comprendre la fonction que chacun peut apporter à l’ensemble. La vigne est une liane. Elle n’est pas née seule. Nous allons donc essayer, avec mesure, observation et beaucoup d’humilité, de lui redonner un environnement dans lequel elle puisse vivre entourée sans être étouffée, protégée sans être assistée et cultivée sans être isolée du reste du vivant.

Domaine Saint Ange — A Sapara di u Banditu
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